Manifeste

“Êtes-vous réellement autodidacte ? Comment avez-vous appris par vous-même ? “

Ce sont les questions qu’on me pose le plus souvent. En effet, je me suis lancé dans l’architecture sans avoir suivi de formation spécialisée. Dans la société actuelle où ce qui compte ce sont les diplômes, la logique voudrait que l’on commence par intégrer le département d’architecture d’une université. Il est donc naturel que ma carrière d’autodidacte, qui s’échappe à cette logique, soit associée par les gens à mes réalisations, et que cela les intrigue. Mais je tiens à préciser que je ne suis pas autodidacte par choix délibéré. Quand, à l’aube de mes 20 ans, j’ai senti grandir mon intérêt pour l’architecture, j’ai évidemment songé à intégrer le département d’architecture d’une université. Mais à cause de ma situation financière et de mon niveau scolaire insuffisant, il m’a fallu abandonner cette idée. C’est ainsi que je suis devenu autodidacte. Sans la moindre connaissance ni le moindre réseau, j’ai appris par le travail et l’immersion dans le concret (c’était un point de départ vecteur d’angoisse et dépourvu de toute visibilité concernant le futur).

J’ai tout d’abord été confronté à une question fondamentale : que faut-il apprendre ? Pour connaitre l’objet de mon apprentissage, j’ai acheté tous les manuels dont on se sert en université et je me suis fixé pour objectif de tout lire en un an. J’ai parcouru les pages comme dans une course effrénée et je suis parvenu tant bien que mal à atteindre mon but dans les temps. Pour être franc, je n’ai dû en comprendre que la moitié, mais comme j’ai réussi à saisir vaguement le système des études d’architecture, cela n’a pas été une année gâchée. En parallèle, j’ai accepté toutes sortes de petits boulots n’offrant ne serait-ce qu’un peu d’intérêt (architecture d’intérieur pour des boutiques, conception de produits, etc…) et j’ai suivi des cours par correspondance dans chacune de ces branches. Par la pratique, j’ai peu à peu assimilé le processus du design et de la conception. Mais j’avais beau lire des livres et suivre des formations professionnelles, je ne trouvais pas la réponse à la question : “Qu’est-ce que l’architecture ?”

En fin de compte, je suis arrivé à la conclusion que la seule manière de saisir l’essence de l’architecture, c’est d’accumuler les études empiriques en allant visiter les bâtiments qui m’inspirent, faire l’expérience de leurs espaces et m’en souvenir avec mon corps. J’ai en premier lieu parcouru le Japon, visitant d’anciennes maisons, des bâtiments traditionnels ainsi que des constructions modernes de Kenzo Tange. Puis en 1965, l’année qui a suivi l’autorisation de se déplacer à l’étranger pour les Japonais, je me suis enfin rendu en Europe. Ce voyage a été le véritable point de départ de mon autodidaxie.

L’angoisse de la solitude

Quand on parle d’autodidaxie, beaucoup de personnes imaginent sans doute un mode de vie en totale liberté, sans se laisser emprisonner par le système. Mais peu connaissent la souffrance de la solitude engendrée par cette liberté. Ce qui a été le plus dur pour moi, c’est l’absence de condisciples avec qui apprendre et constater nos progrès mutuels. Je ne savais pas où j’allais ni jusqu’où j’avais avancé, et cet isolement me faisait éprouver une anxiété constante. Aujourd’hui encore, même après avoir accumulé les expériences, je ne parviens pas à m’en débarrasser complètement. D’un autre côté, c’est grâce à elle que je continue d’être en activité tout en gardant une certaine tension, mais parfois la fatigue m’affaiblit et j’ai envie de fuir. Même si j’étais allé à l’université, ce qu’on peut y apprendre en quatre ans est limité. Mais si je m’y étais fait des camarades animés des mêmes objectifs que moi, j’aurais pu échapper à cette angoisse de la solitude. Je pense que c’est en cela que l’éducation en université a du sens.

Pour éviter de tomber dans l’autosatisfaction, je m’informais sans relâche. Même pour les revues étrangères que j’étais incapable de lire, si elles m’intriguaient, je dépensais les maigres économies que j’avais réalisées grâce à des petits boulots – je voulais me les procurer à tout prix.

Le travail se créé : un commencement par les racines

Aujourd’hui comme autrefois, les architectes débutants ne cessent de se plaindre de manquer de travail. […] Certains abandonnent même avant d’avoir essayé. Moi aussi, lorsque j’ai ouvert mon agence à 29 ans, j’ai connu une période où je n’avais pas de commandes. Mais comme j’avais emprunté un chemin différent dès le début, je n’attendais rien. Sans même m’inquiéter et en toute insolence, je me suis appliqué à tracer ma propre route.

Tout d’abord, j’ai profité de mon temps libre pour développer spontanément des projets pour des terrains inoccupés des alentours. Puis j’ai présenté mes propositions à des propriétaires fonciers que je ne connaissais pas. Bien entendu, mes projets n’ont pas été accepté. Mais grâce aux relations que je m’étais faites au cours de ce processus, j’ai commencé à recevoir, au compte-gouttes, des demandes de conception de plans pour des petites maisons. j’ai vraiment commencé par les racines. Quand j’y repense maintenant, je me dis que ma méthode commerciale était bien téméraire. Mais du point de vue de la nature du métier d’architecte, c’était un entraînement vraiment efficace. Je répète souvent que si l’on attend les bras croisés, on ne peut pas faire d’architecture et que le travail, il faut le créer soi-même. Le fait d’avoir poursuivi ma course avec ce sentiment a débouché sur le projet en quatre phases de Rokko à Kobe et sur celui de l’Awaji-Yumebutai, qui au départ devait être une terrain de golf et qui s’est transformé n un projet ayant pour thème la restauration de l’environnement.

Les architectes devraient s’impliquer plus activement dans la vie de la société. L’architecture pourrait jouer un rôle bien plus important s’ils prenaient l’initiative et suggéraient, chacun en lien avec ses propres idéaux, ce qui doit être créé. De là, un nouveau futur pour l’architecture s’ouvrirait.

Tadao Ando

Tadao Ando

Propos recueillis dans l’article “Ando par Ando”, issu du livre “Tadao Ando, le défi” (2018)

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